Exemple 03
Plan du Commentaire
Le commentaire composé de ce poème peut englober trois grands axes :
• I - La dormeuse ou la contemplation de la belle endormie
• II - La femme et la nature
• III - Les sentiments du poète/une quête amoureuse ?
« Dormante », de Claude Roy, extrait du recueil Clair comme le jour, est un poème d’amour.
Le poète y évoque avec lyrisme une jeune fille endormie sur une plage. À la faveur d’un
moment privilégié, la parole poétique tente de cerner une relation qui n’est peut-être que
rêvée. Nous verrons comment le poète rend compte de sa contemplation de la jeune endormie.
Puis nous étudierons l’harmonie parfaite qu’il décèle entre la femme aimée et la nature et
nous analyserons les sentiments les plus intimes qu’il se risque à formuler à la faveur du
sommeil de la jeune fille.
L’image de la jeune fille contemplée par le poète est indissociable du sommeil qui semble la
transfigurer. C’est ainsi que le titre du poème, « Dormante », combine d’emblée les thèmes de
la féminité et du sommeil. Ces deux thèmes et leur étroite imbrication structurent par la suite
la progression du poème dont ils assurent l’unité.
Si l’on excepte l’occurrence du nom « sommeil » au vers 9, le champ lexical de
l’endormissement se confond avec les dénominations de la femme. Le poème peut donc être
compris comme une sorte d’invocation à la belle endormie, à travers l’accumulation
d’appellations tendres qui sont autant de tentatives de saisir la nature même d’une
personnalité qui fuit dans le sommeil. « Dormeuse » (vers 1 et 13) répond à « Dormante » ; à
l’état passager suggéré par le titre succède l’affirmation d’un caractère distinctif. Par ailleurs,
le titre fait écho à la dénomination finale (vers 20) « cette enfant qui dort ». Le poème, clos
sur lui-même, explore par les mots un monde fermé, qui isole la jeune fille, le monde du
sommeil et du rêve.
Le champ lexical du sommeil joue en effet sur les connotations et les associations sémantiques. Il rapproche « dormeuse » et « rêveuse », dormir et songer, mais aussi le sommeil et la mort.
Le mystère et la fascination qui émanent tant du personnage que du
poème relèvent de leur ambivalence fondamentale. La jeune fille est-elle seulement endormie,
ou morte et perdue, telle « Eurydice » ? Est-elle « paresseuse » ou « gisante », figée dans un
sommeil de mort ?
Métaphorique ou réelle, l’image de la mort n’est de toute manière que sous-jacente, et adoucie
par les sonorités et les rythmes qui introduisent un bercement régulier. Claude Roy emploie à
cette fin la coupe régulière de l’alexandrin (6+6) dans de nombreux vers du poème (vers 2, 4,
6, 9,11,16,18,19,20). Dans d’autres vers, libres cette fois, le rythme joue sur la répétition
régulière des appellations de la femme : aux vers 1 et 3, on a le schéma rythmique (1) + 3 + 3
+ 3, rythme « oral » qui ne tient pas compte des règles de la versification traditionnelle.
Autant que par son état d’engourdissement, la jeune fille se caractérise par les liens étroits qu’elle entretient avec le décor et les éléments naturels qui le composent. Le personnage féminin semble faire partie intégrante de la nature dont elle apparaît comme l’une des composantes.
C’est ainsi que le poème rend compte d’un dialogue entre mouvement et immobilité, où la
nature semble s’animer, tandis que la jeune dormeuse est pétrifiée, au point que son image
appelle la métaphore de la mort que nous évoquions plus haut. La seule action rapportée au
personnage féminin est purement instinctive, voire passive : « ton corps [...] respire le soleil ».
Mais c’est la « vague » qui se « glisse », « flaire » ou « vient lécher » le corps de la jeune fille.
Une nature animée prend en quelque sorte possession du personnage, figé dans une
immobilité dont rend compte l’absence de verbes conjugués dans les strophes 1, 2 et 4.
Dans l’abandon de son sommeil, la dormeuse est en symbiose totale avec le paysage de mer et
de sable où elle dort. « Nageuse » sortie de la mer, elle est « eau » elle-même, comme ses «
cheveux ruisselants ». L’eau, qu’elle soit mer ou « pluie », sert ici à affirmer sa féminité
même. Mais la femme est aussi lumière comme « le soleil » et chaleur (vers 16). Pour ces
différentes raisons, elle n’est pas ressentie (contrairement au poète) comme un corps étranger
dans le cadre naturel. En effet, elle ne diffère en rien des éléments qui l’entourent.
Le poète amoureux, en contemplation devant la jeune ondine qui lui paraît différente et
transfigurée dans son sommeil, laisse libre cours à l’expression de sentiments marqués à la
fois par la jalousie et le désir.
La jalousie, indissociable du sentiment d’exclusion, jaillit de presque toutes les expressions
d’adoration amoureuse du poète. C’est ainsi qu’il est jaloux des pensées et des rêves de la
jeune fille qu’il sait ne pouvoir pénétrer, ce qu’exprime la répétition sémantique « rêveuse » /
«songeuse » dans la première strophe. Les rêves de la jeune fille apparaissent en fait comme
intimement liés à sa féminité même, comme en témoigne la fusion de l’élément aquatique et
du sommeil, donc du rêve, au vers 9. Le poète est jaloux aussi de devoir partager la femme
aimée avec les éléments naturels qui eux peuvent la toucher, comme le « soleil » qui baigne
son corps (vers 11), ou encore le « vent », « la mer » et « le sable » (vers 14 et 15). Il est
jaloux encore du temps consacré au sommeil comme s’il lui était volé. C’est ce dont
témoignent des qualificatifs et des dénominations à valeur de reproches comme « distraite »
ou « ma paresseuse ». L’abondance des adjectifs possessifs de la première personne marque le
désir de possession. Ce désir est d’autant plus affirmé que ces possessifs précèdent les
différentes dénominations de la femme. Au contraire, les adjectifs possessifs de la deuxième
personne (strophe 3) marquent la douleur de la séparation.
Le poème n’est en effet pas un dialogue : il n’y a pas échange, mais plutôt appel pressant d’un
poète amoureux. Cet appel renvoie à la quête de la femme qu’il croit perdue pour lui. Tel un
cri, il est destiné à percer jusqu’à l’inconscient de la jeune fille endormie. C’est pourquoi le
poète multiplie les appellations tendres et les juxtapose dans un effet d’accumulation qui
s’étend à toutes les strophes, sauf la troisième. On notera aussi l’anaphore du pronom
personnel « toi », qui marque l’insistance du poète à s’imposer à la conscience de la jeune
fille - ou sa tentative de s’insinuer dans ses pensées et ses rêves. Le poème développe par
ailleurs une sorte de mélopée d’amour, qui s’appuie sur des sonorités douces et envoûtantes
en [oez] et le rythme régulier des vers. Il s’agit d’une mélopée insistante destinée à atteindre
la jeune fille jusqu’au plus profond de son sommeil.
Dans sa quête amoureuse, le poète se nomme à la première personne (vers 8, 17, 18). Le jeu
des pronoms personnels témoigne en réalité d’une relation unilatérale. Le poème est-il la
plainte d’un amoureux qui aime plus qu’il n’est aimé, comme le suggèrent les dénominations
« mon souci, mon oublieuse », ou encore « ma capricieuse » ? Tout poète est-il frère d’Orphée
? Toute femme désirée son Eurydice ?
« Dormante » est un poème d’amour où le poète mêle le bonheur d’aimer et la souffrance
d’un cœur inquiet et incertain. Claude Roy y développe le thème éternel de la dualité de
l’amour : à la fois source de joie et de peine. Le poète a su traduire ce déchirement à l’aide
d’images concrètes qui sont pour beaucoup dans l’impression de sincérité que laisse son
chant