Exemple 02

Le Cahier d'un retour au pays natal a été publié en 1939 par Aimé Césaire, alors que, ayant achevé ses études à Paris, il venait de reprendre contact avec la Martinique, son île natale; cette œuvre, un long poème en prose, est pour lui l'occasion, entre autres, de se remémorer son enfance, vécue dans la misère. Dans une page de la première partie, composée de deux paragraphes de même longueur, et commençant par la même formule: «Au bout du petit matin ... ", il décrit la maison où il a vécu et évoque les membres de sa famille. Si l'enfant-est présent dans ce texte par ses souvenirs, l'adulte lui aussi y apparaît, à la fois avec sa conscience politique et avec son talent de poète.

 Dans cette page, Césaire ressuscite des scènes de son passé. Et il les revit si intensément qu'elles redeviennent comme présentes pour lui - le temps des verbes l'indique. Tout d'abord, il parle de sa maison, décor sinistre où s'est déroulée son enfance; il la mentionne au début du premier paragraphe; et, dans le second, il décrit plus longuement son toit délabré et un élément du mobilier, le lit - très composite - de la grand-mère.

 L'impression la plus forte qui lui en reste et que, à travers des réseaux lexicaux, il cherche à transmettre au lecteur, est le dégoût. Ce dégoût est dû d'une part à l'odeur nauséabonde qui s'en dégageait: "une petite maison qui sent très mauvais", "ses entrailles de bois pourri», «la pâte grise sordide empuantie de la paille»; et d'autre part, à l'impression maladive qu'elle donnait, du fait de sa décrépitude: "la case gerçant d'ampoules, comme un pêcher tourmenté de la cloque», «comme s'il avait l'éléphantiasis le lit».

 Cette maison, par le biais de personnifications, apparaît comme un être monstrueux et maléfique; elle a des "entrailles", comme un animal, tandis que le lit a des «pattes»; elle est «cruelle», intransigeante», et semble êtres la cause de la misère qu'elle abrite.

 De plus, elle est trop petite pour ses habitants; sa mention s'accompagne toujours, au premier paragraphe, d'un adjectif diminutif: une «petite maison» dans une rue «très étroite», une «maison minuscule»; il est vrai que ses habitants sont, eux, trop nombreux. Césaire en fait l'inventaire au fil du premier paragraphe.

Certains d'entre eux sont présentés rapidement. Les «dizaines de rats», par les connotations attachées à cet animal, accentuent l'impression de dégoût déjà relevée; et leur rapprochement, dans le même membre de phrase, avec les «six frères et sœurs» de l'auteur est fait pour choquer le lecteur. De son père, Césaire esquisse un portrait psychologique: c'est un être qui garde un certain mystère, insaisissable, imprévisible, comme ensorcelé.

Plus longue est l'évocation de la mère, à qui est consacrée toute la fin du premier paragraphe: ici, pas de psychologie, elle n'est montrée qu'en tant que travailleuse, couturière rivée à sa machine pour assurer la subsistance de la famille. Un procédé de reprise obsédante des mêmes termes, dont l'énumération exprime à elle seule toute la cruauté de la situation (« pédalent», cinq fois; «nuit», cinq fois également; «jambes», «faim», «inlassable», «jour», deux fois) fait sentir au lecteur à quel point ce travail incessant ressemble à un esclavage.

Une autre femme est citée à la fin du deuxième paragraphe: la grand- mère, dont on décrit le lit «d'où s'est levée» toute la race de l'auteur. Le rôle essentiel des femmes dans la famille est à relever: fonction nourricière pour l'une, fonction de reproduction pour l'autre, c'est en somme grâce à elles que la famille subsiste et se perpétue, la misère n'étant pas assez forte pour briser l'élan vital.

 Souvenirs d'enfance, donc, rappelés avec réalisme et sans complaisance. Mais ces souvenirs sont ceux d'un adulte qui, revenant au pays natal, ne peut s'empêcher de le considérer d'un point de vue politique.

Politique, ce texte l'est en effet, dans la mesure où Césaire n'y parle pas seulement de sa famille, mais de tout un peuple qui connaît le même sort. Le texte lui-même montre cet élargissement: la maison de Césaire est «une autre petite maison» dans «une rue très étroite»; elle n'est donc pas isolée, c'est tout un quartier qui, à travers elle, est dépeint, et où se vit la même situation. Par ailleurs, quand l'auteur écrit: «et le lit de planches d'où s'est levée ma race, tout entière ma race», il parle de sa propre famille, mais aussi, indirectement, de toute la communauté noire des Antilles.

Cette communauté se trouve victime d'un système d'exploitation de type colonial. Tout le texte le montre, à travers la situation qu'il décrit: pauvreté, conditions de vie déplorables, travail forcé et mal rétribué. Le monde des exploiteurs, qui est aussi le monde industriel, impose sa présence à travers deux de ses produits, désignés par leurs marques: la «Singer» la machine par laquelle la mère est asservie au travail, et le «Kérosène», dont les emballages rouillés servent de médiocre matériau de construction dans ce que l'on nomme précisément les bidonvilles.

Du tableau réaliste de son enfance miséreuse, Aimé Césaire a su faire à la fois un témoignage qui a valeur de dénonciation, et une · parole poétique capable de donner une identité aux déshérités. Et, la misère sous toutes ses formes continuant d'accabler les hommes, cette page garde encore de nos jours toute sa force et toute sa portée.

Modifié le: Friday 3 March 2023, 11:14